Liste rouge jurassienne

Fontaine du Suisse, Porrentruy

Une fontaine bien gardée

En pleine vieille ville, au sommet de la rue des Malvoisins, un guerrier suisse garde une fontaine du haut de sa colonne, et ce, depuis près de 450 ans. C’est en effet en 1558 que le sculpteur Neuchâtelois Laurent Perroud réalise cette sculpture rehaussée de riches ornements renaissants et du lexique militaire confédéré du XIIe siècle. A la Neuville, à Neuchâtel ou encore à Soleure, de pareils guerriers presque contemporains brandissent eux aussi fièrement les couleurs de leurs villes. Toutefois, celui de Porrentruy trahit franchement les marques de son âge. Bien que restaurée en 1983, la peinture de la colonne laisse transparaître la pierre pluricentenaire, et la condamne dangereusement aux dégradations du temps. La disparition de ces éléments originaux contribuerait encore une fois à la perte régionale, aujourd’hui presque totale, de l’art sculptural monumental du XVIe siècle.

Fontaine du Suisse, Porrentruy
Fontaine du Suisse, Porrentruy

Maison de maître, Bellefontaine

Sidérurgie régionale

Avec les Rondez et Choindez, le site de Bellefontaine se présente comme l’un des pôles de la sidérurgie régionale d’il y a 200 ans. Au contraire des deux premiers, le site situé en bordure du Doubs paraît bien plus ancien puisque l’on connaît sa remise en activité vers 1584 déjà, alors que le Prince-Évêque Jacques Christophe Blarer de Wartensee s’employait à relancer l’économie de son évêché. Au XIXe siècle, le complexe est en plein essor mais en 1863, les activités de travail du fer finissent par disparaître. Les démolitions et réemplois des édifices se succèdent de telle sorte qu’aujourd’hui, il ne demeure guère qu’un rural, quelques installations électriques, et une maison de maître. Cette dernière conservant son toit mansardé et ses modénatures typiques d’un classicisme Belle-Époque est laissée à l’abandon et à la merci des éléments. Sa disparition serait regrettable et signifierait un pas de plus vers l’oubli complet de l’histoire de ce site, d’autant que des solutions de réemplois existent et se profilent.

Maison de maître, Bellefontaine
Maison de maître, Bellefontaine

Fermes villageoises, Epauvillers

Village typique jurassien

Le petit village d’Epauvillers situé dans le Clos du Doubs est nommé pour la première fois au XIIe siècle. Construit le long du croisement de deux routes en forme de croix de Saint-André, le village est doté d’une église reconstruite en 1667 et rénovée par Jeanne Bueche en 1965. Il comporte également une école bâtie en 1928 d’inspiration Heimatstil. Toutefois, c’est surtout l’ensemble de ses fermes à pignons orientés au sud qui offrent le tableau riche et typique d’un village jurassien à flanc de coteau. Or, Epauvillers endure aujourd’hui les effets découlant de la transformation des modes de vie. L’exode rural condamne de vastes ruraux à l’abandon, et le manque de sensibilité amène parfois à la sur-transformation d’objet âgés parfois de plusieurs siècles. La problématique observée à Epauvillers est applicable à bon nombre de villages et hameaux jurassiens. Avec la déformation et la disparition de ces biens, c’est tout un pan de mémoire collective ancrée dans la pierre qui se soustrait à notre intelligence.

Fermes villageoises, Epauvillers
Fermes villageoises, Epauvillers

Hameau et nature, les Communances-Dessous, Le Bémont

Paysage caractéristique des Franches-Montagnes

Dans son ouvrage d’étude du patrimoine rural jurassien paru en 2012, Isabelle Roland décrivait une illustration des Communances-Dessous comme un paysage caractéristique des Franches-Montagnes. Appartenant au village des Bois, ce hameau se compose de ruraux avoisinant quelques grands feuillus le long d’un chemin vicinal coupant la campagne. Bien que leur âge ne soit jamais exactement connu, certaines de ces anciennes fermes renferment parfois quelques pans de charpentes ou de murs pluri-centenaires. Témoins de leur temps, elles se présentent comme des livres relatant l’histoire de la construction vernaculaire, des pratiques paysannes parfois disparues ou plus simplement de la vie d’autrefois. Or, les impératifs actuels de production, les mises aux normes, les réaffectations ou encore les nouvelles activités à l’échelle industrielle menacent directement la préservation de cet équilibre entre activité, architecture et paysage. En tant qu’écosystème typique, toute transformation d’importance aux Communances-Dessous devrait faire l’objet d’un soin particulier.

Hameau et nature, les Communances-Dessous
Hameau et nature, les Communances-Dessous

Avenue de la Gare, Delémont

Immeubles dits bâlois

En 1875, la nouvelle gare de Delémont est inaugurée par les Chemins de fer du Jura bernois, or la ville demeure perchée sur sa terrasse à quelques centaines de mètres de là. Pour relier les deux efficacement, on conçoit un nouveau plan d’aménagement autour d’un nouvel axe rectiligne dirigé contre le nord. Autour de cet axe, un plan en damier est dessiné avec pour objectif, un développement harmonieux du nouveau quartier. C’est dans ce cadre que les architectes Meyer Frères à Bâle réalisent un important bloc métropolitain de cinq immeubles distribués symétriquement entre les rues de l’Avenir et du Pré Guillaume. Le vocabulaire ornemental varie sensiblement selon la façade : les ailes latérales arborent un langage éclectique alors que le pavillon central paraît plus inspiré par le Jugendstil. Au contraires de quartiers similaires tels que celui de la Rötistrasse de Soleure, l’avenue de la gare de Delémont peine à trouver ses occupants. En résulte alors une grande diversité de construction héritées de toutes les décennies et se poursuivant à l’heure actuelle sous les auspices de la densification. C’est d’ailleurs cette dernière qui menace subrepticement l’intégrité et l’intégration de ces immeubles dits bâlois, cohérents et de bonne facture.

Avenue de la Gare, Delémont
Avenue de la Gare, Delémont

Pont de la Maltière, Delémont

Un solide pont

Nommé en relation à la maladière qui se trouvait non loin, le pont de la Maltière est un ouvrage à une arche en dos d’âne qui enjambe la Sorne depuis au moins la première moitié du XVIe siècle et dont la rénovation est attestée en 1637. La légende veut que le maître maçon qui le construisit se soit enfui, trop préoccupé par la solidité de son ouvrage. Du moins, les comptes de la ville ne conserve la trace d’aucun paiement pour cette édification. Un demi-millénaire plus tard, le pont est toujours en place, malgré des décennies de trafic automobile et la décision du conseil municipal de le remplacer en 1931 (le budget ne fut jamais accepté). Redevenu piéton, le pont dialogue admirablement avec les immeubles Belle-Epoque l’entourant et participe à la création d’une vraie carte postale urbaine. Néanmoins, son grand âge et la qualité de ses matériaux peuvent susciter l’inquiétude des ingénieurs et urbanistes. Or, si ce pont devait à faire l’objet de travaux de renforcement, ce ne pourrait être qu’au prix de l’étude approfondie de sa structure et de ses pierres, et ce, dans l’optique d’apporter les solutions les plus respectueuse de la substance. En somme, une reconstruction d’un pont en pierre à la manière de rendrait caduque toute l’originalité de ce petit ouvrage qui continue malgré l’avis de beaucoup, à résister depuis des siècles.

Pont de la Maltière, Delémont
Pont de la Maltière, Delémont

Cinéma Lido, Delémont

Un témoin de l'architecture moderne

C’est en janvier 1958 que le public se presse dans la nouvelle salle de cinéma de la capitale jurassienne baptisée: Le Lido. L’inauguration se fait en présence de 200 invités et de l’architecte, Maurice Ditisheim de la Chaux-de-Fonds. La salle est à la pointe de la technique pour son temps. Les journaux saluent une sonorité et une visibilité « parfaites », ainsi que le soin apporté à l’apparence extérieure. Protégé par sa remarquable enveloppe épurée de béton apparent, de verre et de brique, le Lido demeure pendant plus d’un demi-siècle le rendez-vous incontournable des cinéphiles de la région. En tant qu’édifice miraculeusement préservé, mais aussi en tant qu’objet de souvenir pour tant d’habitants, ses nombreuses qualités l’ont amené à sa mise sous protection à peu près simultanément à sa perte d’affectation. Les questions relatives à son entretien à long terme ou à sa situation avantageuse et convoitée au cœur de Delémont laissent toujours planer quelques inquiétudes quant au sort de cet intéressant témoin de l’architecture moderne.

Cinéma Lido, Delémont
Cinéma Lido, Delémont